L'école et la mairie de Chitry























L'école




En 1903, Jules Renard et sa femme deviennent délégués cantonaux.


Depuis 1886, les délégués cantonaux sont désignés par le Conseil Départemental pour surveiller les écoles publiques et privées du canton.


Leur inspection porte sur l'état des locaux et du matériel, et sur l'hygiène et la tenue des élèves. Elle ne peut pas porter sur le contenu de l'enseignement.


Les délégués cantonaux représentent la famille et la société à l'intérieur de l'école et sont appelés à donner leur vision d'intervenants extérieurs sur l'ambiance de la classe, la tenue des cahiers, la confiance existant entre l'instituteur et les élèves. Ils peuvent également assister aux examens.


Le délégué correspond avec le Conseil, auquel il envoie ses rapports, et avec les autorités locales pour tout ce qui regarde l'état et les besoins de l'enseignement primaire. Il peut assister aux séances du Conseil Départemental avec voix consultative pour les affaires intéressant les écoles de sa circonscription.






La fonction de délégué cantonal était considérée comme pouvant apporter du prestige et paver le chemin vers les palmes académiques. De là à aller réellement visiter des écoles...


"J'ai visité quelques-unes de ces écoles, cette quinzaine. Je demandais : Avez-vous des prix [pour les distributions de prix] ? On me répondait : non, ou : très peu. - Vous offre-t-on des livrets de caisse d'épargne ? - Non. - Qu'est-ce que votre municipalité fait pour vous ? - Rien, ou presque rien.


Je continuais de me renseigner avec stupeur.


- Votre commission scolaire se réunit-elle souvent ? - Jamais. - Quand votre délégué venait-il vous voir ? - Jamais. - Comment, jamais ? - Nous ne le connaissons pas, nous ne savions même pas si notre école en avait un.


Vous croyez que j'exagère ? Je vous affirme que telle institutrice, qui est une institutrice depuis quinze ans, n'a pas vu une seule fois la couleur de son délégué.


Si les délégués dorment, il devraient savoir que M. le curé ne dort pas."


(L’Écho de Clamecy, 16 août 1903)



Il pouvait arriver que la municipalité s'intéresse plus aux bulletins de vote qu'aux bulletins scolaires...


"J'ai terminé ma promenade à l'école communale des filles de Cervon. On va, je crois, la remplacer par une neuve. Mais je demande qu'on ne démolisse pas la vieille. Je souhaite que Cervon la conserve, avec le mobilier, comme un musée, pour servir à l'histoire de la "laïque" en France. Je supplie les "Autorités" d'aller la voir. Elle vaut le voyage.


Je venais de quitter l'école de Pazy, bien éclairée et aérée, et j'ai cru, à Cervon, que j'entrais chez les troglodytes. Oui, plus tard, si la commune de Cervon adopte mon projet de musée, les instituteurs et les institutrices y viendront, de loin, comme à un lieu de pèlerinage. Ils y laisseront leurs envies de se plaindre. Ils se diront : "Une cinquantaine de petites filles vivaient là entre ces murs humides, à ces tables vermoulues, sur ces bancs cassés, sous ce plafond crevé. Elles ne respiraient que l'air des courants d'air, et ce coin, que pas une servante de village n'accepterait pour y mettre son lit, c'était le logement de l'institutrice".


Oui, je vous assure que chaque visiteur fera sur son propre sort des réflexions salutaires.


Et j'ajoute, moi, que c'est d'autant plus choquant que les trois quarts de ces petites filles sont des déshéritées. Elles ne peuvent compter que sur l'assistance républicaine. Elles vivent, misérables, dans un milieu hostile.


Autrefois, c'est à elle surtout que Jésus-Christ aurait tendu ses mains pleines de rayons, mais aujourd'hui la parole divine s'est accrue de quelques mots.


Ce n'est plus : "Laissez venir à moi les petits enfants", c'est hélas ! "Laissez venir à moi les petits enfants... des papas qui votent bien !"


(L’Écho de Clamecy, 16 août 1903)



Peut-on poser une question si l'on ignore la réponse ?

"C'est l'époque où des messieurs et des dames, réunis à l'école du chef-lieu de canton, tourmentent des petits Français et des petites Françaises, âgés de douze à quatorze ans. Le jury se compose de l'inspecteur primaire, de quelques instituteurs ou institutrices, et d'un ou deux délégués cantonaux. Les délégués cantonaux sont toujours rares ; le plus souvent, on les cherche ; ils ne viennent même pas au déjeuner de la commission. C'est qu'alors, ils ont fini par renoncer aux palmes académiques. Quant à visiter les écoles dans le courant de l'année, ils n'oseraient ! Leur discrétion tient à ce qu'ils ignorent leurs devoirs, malgré les nombreuses circulaires ministérielles. Ils ne savent pas quel genre de questions ils ont le droit de poser. Sans doute, ils craignent d'être interrogés eux-mêmes, et qu'un petit gars ne se lève tout à coup, et ne dise : "Répondez à ma place, monsieur le délégué cantonal ! Vous seriez bien embarrassé !" Ils oublient qu'ils peuvent examiner les cahiers, écouter la leçon du maître, s'assurer que l'école est bien tenue, les élèves propres, et rester assis, sans dire un mot. Par timidité ou par indifférence, le délégué cantonal n'a pas rendu les services qu'on espérait." 

(L'Oeil clair)



Ici c'est mieux qu'en face mais en face c'est mieux qu'ici.


"On a essayé de nommer des dames déléguées cantonales. Elles seraient supérieures aux hommes ; elles  connaissent mieux les besoins de l'enfant, elles sont plus actives, plus généreuses et plus curieuses. L'école ne pourrait que profiter de leur intervention maternelle. On en a désigné quelques-unes ; mais il paraît que leur choix est difficile. Pour quels motifs préférer, par exemple : Mme la marchande de vins à Mme la conseillère d'arrondissement, le notariat à la banque ? On ne croit pas, d'ailleurs, qu'au point de vue républicain, elles seraient d'une solidité à toute épreuve et on a remarqué déjà que cette dame patronnesse, après avoir présidé une loterie d'école laïque, courait étourdiment, sans s'en apercevoir, aux honneurs privés de l'arbre de Noël d'en face."

(L'Oeil clair)



Misères et misères du certificat d'études.


"Même à un certificat d'études primaire un honnête homme peut constater combien il est difficile d'être juste. Le délégué cantonal égaré parmi les examinateurs, pécherait plutôt d'abord par indulgence : il évite avec soin de se compromettre à l'arithmétique, au calcul mental, à l'agriculture. Il ne serait pas de force. Pour la dictée, au lieu de fautes, il ne compte généreusement que des quarts de faute. C'est à la rédaction qu'il s'endurcit ; il n'a de mesure que son caprice : toutes ces rédactions se ressemblent, aucune n'est un chef-d’œuvre. A la dixième, il s'énerve ; à la vingtième, il ne voit plus clair ; la cinquantième le décourage et il devient dur pour le candidat. Les programmes disent que sous prétexte qu'on s'est montré sévère (et on ne l'est pas) pour les fautes d'orthographe, de ponctuation, de français dans la dictée, il n'y a plus à tenir compte de ces fautes dans la rédaction. Aussi, à part une demi-douzaine de compositions, on ne lit que des horreurs qu'il n'y a aucun moyen de corriger ! Si l'on ne demande pas à ces petits gars d'écrire à peu près correctement, pourquoi veut-on qu'ils aient des idées, de l'imagination et du style. Du style ! quel style.


Aux dernières copies, la note,surtout la mauvaise note, est donnée au hasard par des examinateurs fatigués. Et quand on totalise ces notes, il n'est plus permis, même au délégué cantonal influent, d'arrêter le crayons rouge impitoyable de M. l'inspecteur primaire, président, qui marque en regard du nom de l'élève, ce mot féroce : "Ajourné".


Ce serait si simple, si humain et si peu injuste de recevoir tous ces petits. On y arrivera. Le niveau de l'examen baisse rapidement, mais, par un reste de  pudeur, les juges s'obstinent encore à se prendre au sérieux."

(L'Oeil clair)



Charles X était pourtant bien royaliste.


"J'ai sous les yeux une vingtaine de copies rédigées par des petites filles qui ont eu le chagrin, peu importe en quel canton français, de ne pas obtenir le certificat d'études. Les pauvres petites doivent être bien étonnées ! On leur gâte la vie au début. Pourraient-elles espérer, après cette catastrophe, qu'elles feront de bonnes ménagères ? Quel mari aurait l'indulgence de ne pas rire de leurs réponses ?


Mlle Lucienne écrit que Vauban était un orateur du siècle de Louis XIV, et Mlle Pauline qu'il a réorganisé l'enseignement primaire.


Mlle Andrée déclare que Charles X était un royaliste, et qu'il avait pour ministre un royaliste aussi.


Mlle Berthe prétend que Pasteur guérissait la rage et le microscope.


Mlle Joséphine raconte que la féodalité fut une grande défaite, et elle ajoute que jamais les guerres ne sont bien utiles, même gagnées.


Mlle Yvonne nous apprend que le Havre est un port militaire célèbre par ses huîtres.


Sur Mme de Sévigné, ces demoiselles tiennent des propos audacieux et contradictoires. Selon Mlle Marie, c'est une grande femme écrivaine ; connue, dit Mlle Marguerite, par son amour pour sa fille et pour le style. Mlle Jeanne pense que Mme de Sévigné avait un fils dans une ville éloignée, et qu'elle lui adressait des poésies. Mlle Renée affirme que cette dame écrivait en prison, et qu'elle y est morte. Mlle Agathe, Mlle Paule, Mlle Gertrude savent nettement que Mme de Sévigné composa des descriptions dans ses écritures, et qu'elle nous a laissé des fables, des proses, des écrits et des dictées.


Mlle Blanche insinue que Georges Sand était une femme qui ne s'appelait pas comme ça, mais reconnaît qu'elle nous a montré de beaux morceaux.


Mlle Suzanne croit que Mme Roland fut une reine de France guillotinée.


Mais Mlle Mathilde rectifie : Mme Roland, dit-elle, était la femme du neveu de Charlemagne, qui mourut en jouant du cor de chasse.


Et Mlle Mathilde, la même, résume ses études historiques par ces mots, qu'elle n'a pas dû écrire sans une profonde tristesse : "La République a commis de grandes fautes !"


Cette aimable fillette, celle-là au moins, ne devait-elle pas attendrir les cruels messieurs qui examinent ?"

(La Petite Gironde, 28 février 1906)




L'erreur est humaine, mais est-elle privée ou publique ?


"Les ennemis de la République ne se tiennent pas de joie. Il paraît que les petits gars de l'école primaire laïque n'ont rien appris, ne savent, rien, et qu'ils font aux examinateurs des réponses si saugrenues qu'il ne reste plus qu'à supprimer la laïque, et "par voie de conséquence,"... comme disent les orateurs, la République.


Pauvres petits gars ! Quelle responsabilité !


Ces examinateurs étant d'ordinaire  des républicains animés d'indulgence, ça devient terrible ! Il ne s'agit plus de calomnies, mais de l'aveu humiliant des amis de l'école républicaine. Elle se juge elle-même ! Tous ces enquêteurs improvisés sont-il d'une scrupuleuse bonne foi ? J'avoue que, pour ma part, je  ne me sens point irréprochable. Délégué cantonal, j'assiste à quelques examens du certificat d'étude de ma région. C'est, en été, une promenade et un plaisir. Et la présence d'un délégué cantonal ne semble pas toujours désagréable à l'inspecteur primaire, aux instituteurs et aux institutrices qui examinent. Ils aiment qu'on ait au moins l'air de s'intéresser à leur ingrate besogne.


Mais, si on examinait d'abord l'état d'esprit des petits garçons et des petites filles qui se présentent, on hésiterait peut-être à les interroger. La séance se passe au chef-lieu de canton, et il va de soi que tous les candidats n'habitent pas la petite ville. La plupart viennent des villages et des hameaux, quelques-uns de très loin. C'est, pour ceux-là, un pénible changement d'habitudes. Je ne parle pas du surmenage qui a précédé l'examen. Le jour d'épreuve venu, il faut se lever à quatre heures, à trois heures du matin, se débarbouiller comme pour une première communion, revêtir le petit complet neuf qui préoccupe et qui gêne, faire une quinzaine de kilomètres, ou plus, en voiture, ou moins, mais à pied. Ils ont mal dormi (je me rappelle une bande de fillettes qui tremblaient de peur au souvenir d'une nuit d'orage et qu'on a sans pitié refusées)? Il n'est pas sûr qu'ils aient tous pris quelque chose avant de partir. Ils arrivent fatigués au chef-lieu ; on les entasse dans une salle d'examen toujours trop étroite. La dictée les énerve, la rédaction les affole, les problèmes les achèvent. A midi, bien que surveillés par un maître ou de rares parents qui les accompagnent, ils mangent trop, à l'auberge, dont la patronne, brave femme, se fait une gloire de les bourrer à prix réduit. Et presque tout de suite, car il faut repartir ce soir de bonne heure, ils subissent l'oral ahurissant. Notez qu'ils ont de douze à quatorze ans. Quelques-uns n'en peuvent plus ; ils se mettent à jouer sur les tables pendant l'interrogation des camarades ; d'autres perdent la tête ; des petites filles ne font que pleurer ; toutefois, elles ignorent l'art des crises.


Voilà les criminels qui prouvent, par leurs enfantines réponses, que l'école républicaine a fait faillite ! Ses généreux adversaires se réjouissent : il y a vraiment de quoi.


Et je répète qu'il ne serait pas superflu de vérifier les enquêtes de certains examinateurs, la mienne, par exemple. Oui, j'ose cette confession publique. Il y a  quatre ans, je feuilletais des copies de petites filles qui avaient eu le chagrin de ne pas obtenir le certificat d'études. Il y en avait des deux écoles : l'école laïque et l'école libre. Je choisis une vingtaine de réponses qui me parurent assez comiques, et je les publiai, sous une forme fantaisiste, dans un journal républicain de province.


"Ces pauvres petites doivent être bien étonnées de leur échec, disais-je. On leur gâte la vie au début. Pourraient-elles espérer, après cette catastrophe, qu'elles feront de bonnes ménagères ?"


Cette fantaisie eut un vif succès. Un grand nombre de journaux la reproduisirent, avec des commentaires variés ; les uns disaient : "C'est drôle ! mais c'est un avertissement amical ; travaillons !" Les autres : "Quelle honte pour la République, et qu'elle désastre !"


J'eus beau répliquer à l'ennemi : "Prenez garde ! Êtes-vous sûr que ces réponses étaient toutes laïques ? Je ne nomme pas les écoles. Il reste des écoles libres, et chaque année elles présentent des élèves au certificat d'études. Désirez-vous savoir de quelles écoles proviennent ces puérils propos dont vous ne devriez que sourire ?"


Rien n'y fit ; le coup était porté, l'école laïque perdue, la République déshonorée. Quelques mois après, un journal parisien, un peu en retard, publiait à son tour les mêmes réponses : nouveau succès, multiplié et déplorable ! Il ne s'éteint pas. Aujourd'hui, je trouve encore, dans une feuille indignée, celle des réponses qui fut le plus gaiement accueillie. La voici : "Mme Roland était la femme du neveu de Charlemagne, qui mourut en jouant du cor de chasse."


- C'est le triomphe de l'ignorance, s'écrie le rédacteur, que ce mot de petite fille suffoque.

                

Comme un honnête Français souffre de rien ! Ce journaliste exagère. Cette grave erreur historique, n'est-ce pas plutôt une bonne farce de fillette (elle s'appelait Mathilde) qui s'amuse, et qui essaie, par gaminerie, d'attendrir les cruels messieurs qui l'examinent ? Et ne suis-je pas un peu son complice ? La phrase cocasse, si souvent reproduite, surtout par les journalistes malveillants, a-t-elle été vraiment écrite ? Je me demande si elle est bien de Mlle Mathilde, ou de Mlle Mathilde et de moi, ou de moi seul ? Mes souvenirs se brouillent ; il se peut que je sois l'unique auteur ; il se peut aussi que Mlle Mathilde eut, la première, l'idée, et que j'aie donné le coup de pouce définitif à la forme, cédé à l'entraînement professionnel de l'humoriste. Auquel cas, je m'avouerais coupable de légèreté ! Il faudrait me punir, ne plus me confier les copies des candidates, exiger ma démission de délégué cantonal et des excuses pour Mlle Mathilde. A cette condition, nos loyaux adversaires ne pourraient que s'empresser de mettre hors de cause Mlle Mathilde, son école, fût-elle libre, et la République !"

(L'Oeil clair)